Koa

J’aime tant me balader le matin, le Queensland a cette particularité hivernale, la journée il fait une chaleur parfaite et la nuit est très fraîche. Alors l’aube est un moment parfait pour une balade calme. C’est la fin de l'hiver, il est important que je reprenne le rythme. Bientôt, il sera temps de retrouver des femelles. Ce temps est si particulier que l'air est presque coupant, mais ma peau épaisse me permet de profiter de cette brise en appréciant toute sa subtilité. La solitude, je ne connais rien de mieux, c’est tellement agréable de parcourir ces longues distances, je n’ai jamais compris que les femelle vivent en hardes à devoir toujours penser à une destination ensemble. Je suis libre et j’adore ça ! Ce matin-là, une odeur très agréable emplit soudain l’air, c’est du maïs, comme j’aime le maïs. Je vais me régaler. Je sens que ce n’est pas la porte à côté mais ce n’est pas très grave, je suis sûr que ça en vaut la peine. L’odeur se rapproche de plus en plus et… le voilà. Mon nez est de loin le seul compagnon de voyage dont j’ai besoin, c'est clair ! C’est la dernière ligne droite, mais avant que je n’ai le temps d’ouvrir la bouche j’entends un bruit cinglant et terrifiant. Mais après tout, le maïs est juste là, ce bruit peut bien attendre ! Ils sont délicieux, malgré tout, je m’étonne de le voir en grain étant donné que d’habitude il est enrobé de ses feuilles, mais c’est vraiment meilleur je me délecte de chaque bouchée ! Une petite sieste me fera le plus grand bien après ce festin ! Mais… je suis… dans une cage. C'était donc ça le bruit… c’est pas possible d’avoir autant le ventre à la place du cerveau… je ne m’en étais même pas rendu compte. Des humains, je les reconnais “ghrm-ghrm” c’est ce que j’entends quand ils s'expriment et je sens qu’ils approchent. oh non mais que font-ils là ! Je dois sortir d’ici, je les vois et ça n’augure jamais rien de bon… Pourquoi fallait-il qu’ils viennent par là, pile au moment où je me retrouve pris au piège… mais attends… oh non… Et alors que je réalise ce qui se passe, une douleur vive me frappe au niveau du dos et je m’endors aussitôt. - “ghrm” - “ghrm ghrm” - “ghrm ghrm ghrm” Il fait tellement chaud, la chaleur est étouffante. Mais où est passée cette brise fraîche ? Et ce vacarme… Ils ne peuvent pas être plus calmes ? Il y en a qui dorment ! Heureusement, tout cela m’a semblé n’être qu’un cauchemar. J’ai dû aller à la sieste comme prévu après le repas. Mais ce bruit… Je hurle. – C’est pas bientôt fini ? Si j’ouvre les yeux, ça va barder ! – Ouvre-les donc, au moins tu comprendras. Un mâle ? Il veut se battre avec moi ! Il a dû sentir le maïs, lui aussi, il va voir. Mais… quel est cet endroit ? Tout autour de moi, des centaines de cages sont empilées. Mais seulement dix d'entre elles sont pleines… – Alors, la Belle au bois dormant, tu as enfin compris ? Cette voix… C’est le mâle que j’ai entendu tout à l’heure. Il est dans la cage à côté de la mienne. Je suis confus, je dois encore dormir, je ne comprends rien… Cette chaleur… cette odeur… tout ici est terrible. L’autre me regarde avec ses yeux moqueurs. Il s’agit de mon voisin de cage. Il est en mauvais état : son pelage est abîmé, sa peau est remplie de trous. On dirait des traces de dents… Beurk. Je lui demande de m’expliquer, mais il ne veut pas me répondre. Il me dit : — Tu comprendras bien assez vite. Mais que veut-il dire par là ? J’ai eu tout le temps d’y réfléchir. Le soleil se couche et l’ambiance devient d'autant plus oppressante. Dans les dix cages, il y a dix mâles. Cinq sont comme moi et viennent d’arriver, les cinq autres semblent blessés, mais ne veulent pas nous parler. J’ai parlé aux nouveaux et on s’est tous fait attraper de la même manière… Je sais ce que vous pensez, mais croyez-moi : le maïs, c’est vraiment trop bon. – “Ghrm ghrm.” Oh non… Ils arrivent. J’entends aussi des aboiements… Mais qu’est-ce qu’ils trament encore ? L’un d’entre nous est attrapé et emmené dans une autre pièce. J’entends soudain des hurlements. Les mêmes “ghrm ghrm” que d’habitude, mais plus forts et surtout très nombreux. Mais ils sont combien ?! D’un coup,la panique me gagne. Mais que va-t-il m’arriver ? Les cages se vident peu à peu. Il ne reste plus que moi et les cinq “anciens”. Je sens que mon tour arrive… Mais où sont-ils passés ? Durant cette soirée, je n’ai rien entendu. Seulement des aboiements, des cris et des humains. Pourtant, les anciens refusent toujours de me dire quoi que ce soit. “Ghrm ghrm”… C’est mon tour, je le sais. Ma cage se soulève et soudain je me retrouve dans le noir. Quand le rideau se lève, je me retrouve devant … un monstre ! Ce chien horrible a les babines pleines de sang. – Ghrm ! – Ghrm !!! Ils semblent tous hurler et crier la même chose ! Mais je ne peux pas les comprendre. Que dois-je faire ? Avant que je n'aie le temps de comprendre, le chien se jette sur moi. Jeu 1 Le combat est terminé. J’ai réussi ! Le chien est à terre ! Je suis épuisé. D’un coup, je sens de nouveau cette douleur dans le dos et je m’endors. Lorsque j’ouvre les yeux, les autres animaux me regardent, l’air subjugué. Mon voisin brise le silence après une journée entière passée sans un mot. – Tu es vivant la Belle au bois dormant ? Mais comment est-ce possible ? Il a presque l’air déçu. Je m’énerve. Mais pourquoi ne m’ont-ils rien dit ? Il me coupe et me m’explique qu’une rumeur court : que seuls les meilleurs d’entre nous peuvent espérer retrouver leur liberté, que s’ils ne m’ont rien dit, c’était pour que je ne passe pas la journée à avoir peur et surtout que je sois le plus efficace possible lors du combat. Je comprends. Même si cette journée a été horrible, elle l’aurait sans doute été encore plus si j’avais su. Et je n'aurais peut-être pas eu la même force ce soir. Tout à coup, je pense aux quatre autres. Où sont-ils ? – Ils ne reviendront pas… Ils ont dû perdre. Mais est-ce que ça veut dire que… Non… Je ne dois pas y penser. – Respire. Les combats ont lieu toutes les semaines. On est tranquille pour le moment. Par contre, tu as dû amocher le chien, non ? Il m’explique que ces chiens ont une grande valeur pour les humains et que malheureusement, si je les abîme trop, ils risquent de me couper les défenses, car blesser leurs précieux chiens… C’est le comble. Nous voilà arrivés en milieu de semaine. Les cages se remplissent de plus en plus avec des petits nouveaux. C’est si difficile de ne rien leur dire. J’ai eu de la chance d’arriver le jour du combat. Je n’ai pas eu à affronter le silence des anciens trop longtemps. Je dois survivre, quoi qu’il arrive. Je veux retrouver ma forêt, cette brise, les hardes de femelles… le maïs frais avec les feuilles et surtout ma solitude. Ici, ce n’est qu’un brouhaha constant. Les nouveaux parlent, essaient d’être nos amis… Mais nous ne pouvons rien leur dire. “Ghrm ghrm”… Mais ce n’est pourtant pas l’heure de manger. Que veulent-ils ? Aïe ! Encore mon dos… Je connais la chanson. Une sieste contrainte. J’ouvre de nouveau les yeux, et mon voisin, d’habitude si moqueur, ne me parle pas. On dirait qu’il n’ose pas me regarder. – Je suis désolé Belle au bois dormant. Ils n’ont pas pris le risque d’attendre le prochain combat. Mes défenses… Elles sont limées. Mais comment vais-je pouvoir me battre comme ça ? Peu importe ! Je ne vais pas me laisser aller. Je ne tomberai pas dans la mélancolie. Je dois me battre, quoi qu’il arrive ! – Un combat ? Mais quel combat ? Mince… Ils nous ont entendus… Les nouveaux. Mon voisin se pose tranquillement et leur explique : – Vous allez devoir prendre part à des combats avec des chiens. Malheureusement, nombreux d’entre vous ne reviendront pas. Il poursuit et parle soudain d’un bruit de couloir. Il semblerait que les sangliers qui parviennent à gagner trois combats soient libérés. Je vais devoir me battre. Plus que deux. Ce n’est rien, deux ! J’en ai vu d'autres. C’est le grand jour. Nous avons fait de notre mieux pour ne pas tisser de lien avec les nouveaux, ni entre nous, car nous ne pouvons rien faire… Nous sommes enfermés. Nous n’avons aucun moyen de les aider… de nous aider… Tous les nouveaux sont partis. Aucun n’est revenu. Mon voisin part à son tour : c’est son troisième combat. J’espère qu’il va y arriver ! Ouf… Le voilà revenu. Et c’est à mon tour d’y aller. Jeu 2 Le combat fut rude, mais j’y suis arrivé. Je suis prêt à passer cette semaine au calme et surtout à observer si mon voisin est libéré. Dès le lendemain, alors que j’ouvre les yeux, je me rends compte qu’il a disparu. Je suis tellement soulagé… et triste à la fois. J’aurais aimé lui dire au revoir. Mais je suis heureux de le savoir retourné dans la nature. Vous connaissez la suite… Des nouvelles, des jours qui passent… mais encore cette fichue douleur dans le dos, cette sieste… Et au réveil, mes dents… Mes dents avaient été limées.
S’ils pensent m'arrêter, ils ont tort. J’y arriverai, quoi qu’il en coûte. Ma liberté, ma solitude… tout ça est bien plus précieux que mes dents. La semaine passe. Le fameux jour arrive. Je parviens à terminer ce combat. J’ai enfin réussi. C’est la fin de ce calvaire ! Je suis prêt. Je sortirai cette nuit. Impossible de dormir, j’ai trop hâte ! C’est la première fois que je suis heureux d’entendre ces “ghrm ghrm”. Voilà trois semaines que je suis ici ! C’est le moment. Mon moment. Je vais enfin retrouver ma liberté. Mais… pourquoi je ne sens pas cette douleur dans le dos ? Cet imbécile d’humain regarde son fusil, interloqué, et s’exclame : “Ghrm ghrm ghrm ghrm !” D’autres arrivent et ils portent ma cage vers l’extérieur. Cette brise… je l’aime tant. Ils ouvrent ma prison, mais l’un d’entre eux tient un objet bizarre dans les mains. Il semble brillant et pointu. Je regarde derrière eux et ce que je vois suffit à me faire comprendre ce qui m’attend. Mon voisin… C’est donc ça qu’ils appellent “la liberté”. Je pleurerai plus tard. Le combat le plus important m’attend et si je gagne ils me laisserons partir ! Et puis finalement, avant quoi que ce soit, je ressens cette douleur sur ma colonne vertébrale et mon cerveau comprend, c'est parti pour un peu de repos. Mais quand j’ouvre les yeux, je vois une petite calopsitte qui s’adresse à moi. Elle m’explique que je suis en sécurité avec eux. Je n’ai pas le souvenir de m’être déjà senti aussi bien.